Exposition "Le monde tient encore" - Texte expographique d'Elsa Le Forban
- Samantha NICOLAS

- il y a 4 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
« En vain j'ai voulu de l'espace
Trouver la fin et le milieu ;
Sous je ne sais quel oeil de feu
Je sens mon aile qui se casse ;
Et brûlé par l'amour du beau,
Je n'aurai pas l'honneur sublime
De donner mon nom à l'abîme
Qui me servira de tombeau. »
Les Plaintes d’un Icare – Charles Baudelaire
Le monde tient encore
Mais pour combien de temps ? L’âme de la planète se déchire, et l’Homme colmate les brèches qu’il a lui-même ouvertes à coup de Duct Tape. Son cœur hurle, mais nous faisons trop de bruit pour l’entendre saigner. Des œillères de part et d’autre, nous avançons sur des plaques tectoniques de plus en plus instables en nous répétant que tout va bien. L’humanité saura-t-elle sauver ce qui est déjà mort et enterré sous le buisson qu’elle a abandonné au feu noir de l’éternité ?
L’Homme a le spleen des espèces qui se meurent par centaines sous nos yeux aveuglés mais, la nature, elle, sait comment avancer dans l’ombre des nuées ardentes lorsqu’elles atteignent enfin l’atmosphère. Nous ? Rien n’est moins sûr. Nous répondons à coup de sites de compostage partagé et de sommets internationaux où ceux qui nous gouvernent constatent le désastre et sourient aux caméras pour masquer leurs sueurs froides. Ils savent très bien que le mur est déjà là, et que rien ne nous empêchera de le percuter de plein fouet. Les parents, anxieux, rassurent leurs enfants, mais ces derniers sont déjà trop lucides pour ignorer qu’on leur ment. La Terre que nous leur laissons est un cadeau empoisonné auquel ils devront apprendre à s’adapter, sous peine d’y rester.
Alors quand le constat devient inévitable et sa vérité trop insupportable, certains décident de crier en silence en peignant des toiles, et c’est précisément ce que fait Samantha NICOLAS. Ses oeuvres ne sont pas de jolies décorations que l’on accroche d’un geste négligé avant de les afficher éhontément sur Instagram. Pendant que l’image circule, l’eau disparaît sous nos pieds. Elle s’engouffre dans les réseaux masqués de data centers qui nous donnent l’illusion de contrôler encore quelque chose. Une intelligence dénuée d’âme est manifestement plus facile à dompter que les vies qui meurent ou sont sacrifiées sur l’autel de la dystopie que nous vénérons désormais tous de gré ou de force comme des idoles qui n’auraient peut-être jamais dû exister.
Mais elles existent déjà, alors, en réponse, Samantha NICOLAS charge chaque toile d’une présence où les animaux nous regardent droit dans les yeux. Chaque œil devient un miroir mouvant, et des sourires en coin se dessinent parfois, juste pour nous rappeler que la peinture nous voit, et qu’elle lit probablement mieux en nous que nous ne lisons en elle. Prêts à sortir de la toile, les regards des figures représentées semblent nous juger, et nous renvoient ce que nous savons déjà. Et lorsque le réel s’invite d’un peu trop près en étant incarné dans la matière, nous ne pouvons plus sortir le joker de l’ignorance. Samantha NICOLAS nous impose un constat d’accident à coup d’acrylique transformée en fer rouge qu’elle plante dans une plaie ouverte, avant qu’une pointe de pinceau encore rougeoyante ne vienne la remuer de façon assumée. Pas pour blesser. Pour (r)éveiller.
Et ce que les œuvres de cette nouvelle exposition réveillent, c’est la part de nous qui capte encore les fréquences anciennes que nous avons décidé d’oublier, celles que nous avons remplacées par des câbles artificiels et des réseaux qui nous connectent depuis des satellites en orbite. Alors même que le problème s’étale là, sous nos pieds. L’équilibre est précaire. Il est violent. Mais c’est le prix à payer pour avoir cru que nous pouvions voler trop près du soleil sans nous y brûler les ailes. Comme Icare, nous retombons là, et las, à l’endroit même où nous avions décollé. Nos regards doivent désormais cesser de glisser en surface pour apprendre à voir en profondeur la douleur du vivant que nous avons laissé tomber.
Le monde tient encore, oui. Mais à condition que nous cessions d’enjamber les gisants encore vivants que nous avons laissés traîner sur le bas-côté.
Œuvre textuelle d'exposition écrite par Elsa Le Forban
Écrivaine, Critique d’Art et Conférencière Nationale
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